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Faut bien se nourrir.

Mon grand-père était boucher. Ma grand-mère, élevait poules, canards, lapins, quelques vaches et moutons. J'ai passé beaucoup de temps parmi tous ces animaux qui évoluaient en liberté, à part les lapins dans leurs clapiers. Que les lapins soient ainsi enfermés ne me posait aucun problème. Qu’est ce qui me posait problème à l’époque ? Ils paraissaient paisibles, étaient bien nourris, à l'abri des intempéries et j'allais souvent les caresser, c'est si doux un lapin, si gentil. Ils se ressemblaient tous, ce qui fait que je croyais toujours caresser le même alors que je l'avais possiblement mangé en pâté le midi. Certain se distinguait par une tâche blanche ou noire, lorsqu’il avait disparu, ma grand-mère disait, il est mort. Ah bon, répondais je, c’est la vie. Je m'intéressais beaucoup moins aux poulets et aux canards. J'aimais cependant les regarder piétiner sur le fumier, gratter la terre, se pavaner d'une cuisse sur l'autre, tranquillement se dirigeant vers la mare. Pour le dimanche, ma grand-mère attrapait un poulet effarouché, l'attachait par les pattes et l’accrochait la tête en bas à une branche d'arbre au-dessus du fumier. De son couteau, elle lui coupait la langue où lui crevait un oeil, je n'ai jamais bien su. La pauvre bête se débattait en perdant son sang jusqu'à ce qu'elle ne bouge plus. Il faut bien se nourrir me disait-t-elle. Ce n'est pas moi qui aurais dit le contraire, son bon poulet, rôti au four et ses patates dorées, j’en ai encore le goût particulier.

Pendant ce temps, à l'abattoir, grand-père s'affairait. Veaux, vaches, cochons, moutons passaient entre ses bras musclés. Nous n'avions pas le droit d'aller le voir. Les interdits, c’est bien connus doivent être contournés. Nous passions beaucoup de temps avec les futures victimes, les petits veaux et les moutons avaient notre préférence. Nous allions les caresser, surtout les petits veaux qui tétaient nos doigts, ignorant ce qui les attendait. Nous leur prodiguions nos conseils, les encouragions, leur disant de ne pas s'inquiéter, que ce ne serait pas long et qu'ils ne sentiraient rien. Puis inconscient nous repartions à nos jeux d'enfants sauvages. Grimper aux arbres, fabriquer des moulins, des lances- pierres et autres arcs en noisetier. C’était dans les années 1960. Les abattoirs industriels n'existaient pas encore, au boucher de se débrouiller. Il avait un endroit dédié à cette besogne, car c'en est une que d'abattre une vache dans un local aussi exigu. Dans un premier temps, faire pénétrer celle-ci par la porte étroite n'était déjà pas aisé. Refusant toute coopération, il ne fallait pas moins de deux hommes, un devant tirant la corde attaché aux cornes, l’autre derrière poussant, un bâton en main en usant souvent. Une fois à l'intérieur, glissant sur le ciment, la vache perdait pieds. Ensuite, la corde passée dans un anneau scellé au sol faisant palan, il fallait tirer fort pour lui faire courber l'échine jusqu'à lui mettre genoux à terre, ce n’était pas suffisant, tirer encore jusqu'à ce que la tête fut au contact du ciment et ainsi immobilisée. Avec application, détermination, mon grand-père agrippait une sorte de hache sans tranchant, un tuyau creux de même longueur en tenait lieu et devait venir s'encastrer profondément dans le crâne avec un affreux bruit d'os broyés. Tout l'art consistait à viser le bon endroit pour donner la mort la plus rapide. Impossible de traduire par des mots le regard de cet animal, ni sa gesticulation désespérée jusqu'à ce que mort s'ensuive. Après un tel spectacle, je repartais quelque peu ébranlé, cependant, bien vite le jeu reprenait ses droits. Faut bien se nourrir. Pour le cochon, beaucoup plus démonstratif, c'est avec force cris qu'on le fait pénétrer dans l'abattoir. Ceux-ci redoublent lorsqu'il est basculé sans ménagement sur une sorte de table qui deviendra pour lui hôtel du sacrifice. Une large entaille dans la gorge lui fait rendre la vie et son sang précieux est récupéré. Il faut bien se nourrir.

À cette époque, la chasse avait une certaine aura. Peu de personnes étaient contre, cela faisait partie de la vie. Mon grand-père excellait aussi dans cet art et avait grande réputation, une bonne gâchette disait-on. Tout naturellement je devins chasseur. Ma première prise, fut un lièvre, qui fatigué de la vie ou d'être chassé vint se placer sous le double canon que mon grand-père m'avait prêté. Il n'était pas 10 heures du matin que je revenais portant dans ma gibecière ce trophée qui rejaillissait sur moi comme un coup de maître. Ce qui n'était qu'un coup de chance ou de malchance, selon que l'on soit chasseur ou chassé. J’ai chassé pendant 10 ans, piètre tireur j'y ai pourtant pris beaucoup de plaisir, je le confesse. Toute cette traque, cette quête qui consiste à parcourir bottes aux pieds jusqu'à 30 km dans une journée, évaluer les possibilités de trouver les perdrix dans ce champ taillé ras. La bécasse, dans ces épais taillis toujours humides, alimentés par quelques sources. Ce faisan, à côté duquel je suis passé et ne s'est envolé qu'après m’être éloigné. Ce lapin, dont on présume qu'il passera par ici pour regagner son terrier tout cela est très excitant. Seul le point final m'a toujours contrarié. Souvent je disais que la chasse était magnifique, passionnante, sauf l'ultime but, tuer. Ce dimanche, un lapin détale devant moi, pan ! pan ! mes deux coups sont partis lui brisant les deux pattes arrière. Je l'ai vu alors s'agripper au sol de ses deux pattes avant, puis traîner le reste de son corps qui suivait comme une serpillière sur le sol, pour disparaître dans son terrier. Il m'aura fallu cette affreuse image pour raccrocher définitivement le fusil que j'avais hérité de mon grand-père. J'ai conservé ce fusil, qui dès lors n'a jamais plus été chargé.

Aujourd’hui, Anne et moi chassons avec un appareil photo, ne mangeons pratiquement plus de viande. Mes grands parents doivent se retourner dans leur tombe. C'est un acte politique et humain de ne plus manger d'animaux, tout au moins de diminuer sa consommation. Satisfaire à cette toute petite et très courte sensation gustative au détriment de la vie et de la douleur d'un animal, au détriment de la planète, n'est-ce pas disproportionner ? C'est nous qui promotionnons par nos achats l’élevage intensif. S'apitoyer sur le sort des poules pondeuses n'ayant que la surface d'une feuille de papier pour vivre, pondre, pondre et pondre encore. Déplorer le sort et la souffrance des bestiaux élevés et abattus à la chaîne, militer pour l'écologie tout en consommant du bœuf cause de déforestation, du poisson élevé avec des farines d’autres poissons, la liste est sans fin. N’attendons rien des gouvernements. Nous avons le pouvoir de faire changer la société.

Se changer pour changer le monde. 

 

Dieu les bénit et leur dit : « Soyez féconds, multipliez-vous, peuplez la terre et soumettez-la ; dominez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre. »

Genèse, I, 28

 

              Faut bien se nourrir.
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